Résumé :
« Je ne sais pas ». Ma devise... Les malades exigent le monopole du doute. Mon "Je ne sais pas" ne pouvait pas être accepté. J'ai dû le garder en moi durant d'interminables consultations qu'il aurait su abréger. J'ai dû faire croire que je connaissais les réponses à toutes les questions. J'ai dû apprendre la langue qu'on utilise dans ces cas-là, le vocabulaire médical qui vous sauve de tous les pièges... Qu'est-ce qu'un médecin qui, après des années d'étude, avoue son ignorance ? Un irresponsable ? Un usurpateur ? Ou simplement un homme sans illusions qui enlève sa blouse, récuse l'argument d'autorité et n'a plus pour credo que la phrase de Céline : « la médecine, cette merde ».
Entre la plume de Sénanque et la phrase du résumé « la médecine, cette merde », j’ai sautillé de bonheur de lecture à venir !
Aurais-je eu le nez creux ?
Mon avis :
Ce texte peut, je pense, heurter des professionnels de santé. Il faut juste se positionner en tant que lecteur, sans jugement sur les propos d’un neurologue qui explique son désarroi, ses doutes, ses errances médicales, ses envies de ne rien dire ou tout dire, et ses rapports au sein des services (confrères compris). Il parle de mal-être, de colère, de rage, de sentiment d’inutilité face à la maladie qui évolue, transgresse, se joue du médecin et du malade.
Le narrateur est un neurologue qui est entré dans la médecine comme son chirurgien de père (qui lui avait fortement déconseillé cette voie !).
Il nous expose une confession sans fard, brute, qui oscille entre plainte, rage, incompréhension, tout en réglant ses comptes avec d’autres professions médicales/paramédicales (le corps des infirmières en prend pour son grade, mais aussi ses confrères… plus cons que frères !).
Il explique le fait qu’il ne comprend pas cette impossibilité de dire à un patient « je ne sais pas » ; cela le ronge et il exprime ce sentiment d’impuissance face à un malade et cette mauvaise habitude de placer des mots du lexique médical pour combler les lacunes.
L’homme est désabusé, à fleur de peau, et n’arrive pas à mettre « de la distance » … car certaines morts, certaines impossibilités de soigner, se rappellent à lui, constamment.
Il parle de changement de voie, de trouver une spécialité « pépère » pour avoir moins d’état d’âme, de poids sur sa poitrine, de luttes contre d’autres médecins qui sont moins affectés, contre le système, contre les guerres d’égo avec les autres corps, de stress intense face aux malades, à certaines maladies (une de ses spécialités est la maladie de Charcot), à la déchéance, la peur, la peine, la douleur extrême, la mort.
Le narrateur n’oublie jamais de glisser des pointes d’humour que l’on peut imaginer noire pour éviter de sombrer.
Ce texte n’est pas facile à lire, malgré la fluidité de la plume de Sénanque, car il renvoie à ses propres peurs, ses expériences à l’hôpital avec un proche, ou une explication médicale à laquelle vous ne comprenez rien.
Il parle de système, de hiérarchie, de commandes pyramidales, de décisions éradiques, de mal-être caché comme un animal qui grignote le médecin qui prend à cœur l’ensemble des informations concernant ses patients.
Antoine Sénanque possède une plume qui nous plonge les mains dans le cambouis (en l’occurrence le sang et la merde !). C’est honnête, sans fard, sincère mais cruel. Il y a une sorte de méchanceté qui ressort toute personne confondue… du patient au chirurgien en passant par l’infirmier, l’interne, l’accompagnant.
Un texte dont on ne ressort pas indemne, à la limite de pester à chaque phrase qui heurte, qui remue, qui vous poignarde le cœur, les tripes et le cerveau… en remerciant le Ciel de ne pas être parmi les cibles empoisonnées !


















