Saturday, 10 October 2026

Un marché noir de Bérénice Pichat - retour de lecture


Lu en Lecture Commune avec Leslivresdenath (Nathalie, influenceuse en cheffe du Club Lecture de la Cambrousse Littéraire).


Résumé :

Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté. Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonciations font rage. Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.



Le contexte : 

C’est un roman de la rentrée littéraire que j’avais repéré dès juin… mais la Rédemption de Jean-Noël Orengo l’a devancé… Mais comme Nathalie (vous savez l’influenceuse en cheffe du Club de lecture de la Cambrousse Littéraire) voulait le lire également… on s’est dit « et si on faisait une lecture commune ? » … Tiens, et pourquoi pas ?

Est-ce que le sujet étonne quelqu’un, me concernant ? 


Mon avis :

Ce roman possède deux parties distinctes mais qui sont plantées dans la même période : Paris sous l’Occupation, avec plus d’attention sur 1943/1944 ; et troisième est plus diffuse puisque ce sont les extraits d’un interrogatoire de la concierge de l’immeuble en 1944, lors de l’Epuration. 

Le poème qui ouvre le récit, se poursuit entre les chapitres comme un fil rouge et exprime une complainte envers quelqu’un qui a été abandonné et le sort qu’il a subi.

Servane (1ère partie) nous fait découvrir une jeune fille, orpheline de mère, qui vit avec son beau-père. Ce dernier qui a dû composer avec les « humeurs » de son épouse, a fait du mieux qu’il a pu. 

Servane travaille et vivote plus qu’elle ne vit dans ce Paris sous le joug nazi. Il faut jongler entre les tickets de rationnement, le manque de vivres et les longues files d’attentes bien souvent vaines.

Pourtant elle remarque que certaines personnes ne semblent pas tirailler par la faim, et que des échanges illégaux se déroulent « sous le manteau ». On murmure des choses terribles ; la peur et la faim ne sont jamais loin.

Un jour, Servane va croiser une ancienne camarade, Rosa, qui n’était pas son amie mais qui lui propose de transporter des paquets contre de l’argent. Servane tente le coup, elle est forte malgré son allure de moineau et elles sont ensemble. Elle semble persuadée d’aider ceux qui résistent.

Servante est une fille naïve, qui pense qu’un petit acte de résistance est une bonne chose, si cela peut lui permettre de mettre du beurre dans les épinards (en l’occurrence, de la margarine et des topinambours !).

S’ouvre alors la seconde partie, celle de Paul « Grégoire », l’homme « de la Résistance ». 

Paul est un homme qui vient d’un milieu modeste, qui a trimé mais qui a une capacité à se fondre, à se renouveler, à dénicher ce qu’il faut aux bonnes personnes. Il trafique et la période de l’Occupation va lui permettre d’acheter, de vendre, de récupérer pour un moindre prix appartements, vivres, objets, etc. 

La spoliation des biens juifs ? que nenni, l’acte notarial est en bonne et due forme… établi par le propriétaire, juif, et volontaire ! Il fricote avec les nazis ? Il fait du commerce, pas de politique.

A ce petit jeu, Paul explique sa vie, celle de ses parents, la honte, la faim, l’humiliation et une certaine revanche. Il a acquis un cynisme qui contrebalance ses remords envers la jeune fille qu’il a rencontrée, Servane, celle qui transportait pour lui.

Quand l’Occupation s’effrite, que l’Occupant détale, il faut sauver ses billes sous les bombes des alliés. L’étau des représailles se resserre et il ne reste que peu de liberté pour s’esquiver. 

Une zone grise depuis 1940, avec ses petits trafics, ses arrangements entre ennemis, et la volonté d’effacer l’ardoise de ceux qui ont profité, tout ceci provoque des voltes-faces, des vendettas de ceux qui ont collaboré pour laver plus blanc que blanc… 

Une zone plus sombre, plus noire, plus dégueulasse s’ouvre et l’Epuration qui suit, n’en a pas fini de faire du bruit.

Un roman aéré (la mise en forme l’est), fluide, agréable à lire avec une seconde partie largement, pour moi, intéressante. Un roman qui peut ouvrir une discussion sur l’Occupation, la Collaboration et l’Epuration sans qu’il soit question que Résistance.

Pourtant je trouve que l’auteure survole son thème pour parler principalement de vengeance d’un beau-père. 

Les passages de l’interrogatoire de la concierge n’apportent que peu à l’histoire ou pas assez.

La fin est prévisible très rapidement (dès la première partie) et malgré la jolie histoire mais rien de transcendant, y compris sur le marché noir. 

Je trouve que l’absence d’un rebondissement bien salaud est dommageable.




Thursday, 1 October 2026

Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon - retour de lecture

 


Influencée par Nathalie lors du Live du 30 avril


Résumé :

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C’est à peu près tout. Les enfants d’Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n’en parlent pas à leurs enfants qui n’en parlent pas à leurs petits-enfants. “C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet.”




Le contexte : 

Quand Nathalie en a parlé avec émotion, je l’ai noté immédiatement… et elle a levé le doute que j’avais sur le côté roman… non, c’est une plongée dans la généalogie, l’histoire d’une famille, d’une femme… une enquête familiale… 


Mon avis :

Il faut rendre à Nathalie… car lors d’un Live du Club de Lecture de la Cambrousse Littéraire, cette « influenceuse en cheffe », nous a parlé avec des trémolos de ce roman « qui n’en ai pas un ».

C’est l’histoire d’une jeune femme qui va mener son enquête sur son arrière-grand-mère, Elisabeth, entourée de silence depuis le diagnostic de sa schizophrénie dans les années 50. Ce qu’on tait, peut tuer ou angoisser des décennies plus tard. 

Malgré les récits familiaux (à la limite de la légende urbaine), la narratrice offre une voix à cette femme et déploie la carte familiale. D’archives en entretiens, elle évoque tour à tour les violences de la psychiatrie imposées aux femmes du XXe siècle, du poids des secrets, non-dits et autres hérédités subis. Elle parle pour refuser le silence.

La force de cet ouvrage est qu’elle donne aux lecteurs la possibilité de se glisser dans les correspondances, les discussions, les révélations, les oublis volontaires et les découvertes, comme s’ils menaient l’enquête à ses côtés, révélant quelques interrogations propres sur leurs familles et les « silences ». 

Ici, on parle beaucoup aussi de cette injonction révoltante de nos jours : la maladie mentale comme justification à toutes les colères, les rebellions des femmes. C’est un fait et plus personne ne le conteste désormais, pourtant pendant des décennies, les « humeurs » d’une femme la menaient au mieux vers un traitement médicamenteux au sein de sa maison, au pire dans un asile, sujette aux expérimentations douloureuses (et indignes), privations, coups et au final d’inanition. 

C’est un livre prenant, ruant les tripes et les zones d’ombre familiales, face à une époque où les femmes (et certains hommes) étaient cantonnées dans des rôles, dans des cases, et si, par malheur, vous en sortiez, c’était pour tomber dans la maltraitance, la fausse (ou imposée) folie, dans le placard familial, l’oubli… au « mieux » la mort (plus douce que des années d’agonie sociale et familiale).

Cet ouvrage se lit, grâce à la plume, la mise en forme (intelligente) et le travail effectué par l’écrivaine, comme une saga familiale du XXe siècle avec les pans d’ombre et le peu de lumière qui reste quand on referme le couvercle sur un « problème » humain.

Merci donc à Nathalie pour son influence car passer à côté de ce livre eut été une erreur littéraire. 



Sunday, 27 September 2026

La rédemption de Jean-Noël Orengo - retour de lecture

 


Résumé :

A la veille de la Grande guerre, la jeune Colette Jéramec rencontre le meilleur ami de son frère André, un certain Pierre Drieu la Rochelle. Les deux garçons étudient à Science Po, elle se destine à la médecine. Les Jéramec sont issus d'une grande famille juive, les Drieu appartiennent à la petite bourgeoisie déclassée. Pierre et Colette s'aiment, découvrent la littérature et les idées politiques de leur temps, se marient dans la tourmente en 1917, divorcent en 1921, tout en conservant des liens forts de tendresse et d'amitié. Elle va devenir pédiatre, travaillant à l'institut Pasteur ; lui sera écrivain, dont plusieurs de ses livres sont désormais réunis en Pléiade.
Avec la seconde guerre mondiale survient l'Occupation. Pierre y défend un socialisme fasciste, commettant des textes antisémites et collaborationnistes. En 1943, Colette et ses deux enfants sont internés à Drancy, promis à la déportation. Il va les sauver, dans des circonstances jamais élucidées, comme il a sorti des oflags et des stalags nombre d'écrivains, amis ou ennemis.



Le contexte : 

Parce que j’ai lu Drieu de la Rochelle, parce que je ne suis pas d’accord avec ses idées mais que j’aime sa plume et que je connaissais un peu cette histoire d’amour et l’ambiguïté de son comportement.


Mon avis :

Jean-Noël Orengo revient sur le parcours atypique et controversé de Pierre Drieu La Rochelle.


Drieu est avant la Seconde Guerre mondiale ce romancier et essayiste célébré et reconnu, notamment pour Une femme à sa fenêtre, Gilles, Rêveuse bourgeoise, l’homme à cheval, jouer Dantzig sur un match de football ou encore le peu aimé Le Feu follet (tous lus pour ma part). Lui qui a préfacé « L’adieu aux armes » de Hemingway…

Ce livre évoque sa vie de son adolescence à sa vie sous l’Occupation, sa découverte de la sexualité et de ses aversions, son rapport complexe avec son corps et ses rapports tarifés, de ce côté romanesque de l’amour, de sa rencontre avec les artistes qui comptent entre 1910 et 1940, ceux qu’il aime, ceux qu’il déteste (ou qui le détestent), de l’art, de l’ambiance politique, sociale ou intellectuelle. Car Drieu La Rochelle a traversé ses années goûtant à tout, du Dada à ses rapports (et amitiés) avec Tzara, Breton, Malraux, les surréalistes et même ce Louis (Aragon) qui l’aime mais le déteste ; Pierre lui inspirant son Aurélien.


Et puis, derrière Pierre, il y a Pierrot, le jeune homme grand, mince, blond avec un charme ambigu, venant d’une famille modeste, ayant honte d’un père avocat-escroc qui rencontre Colette, la sœur de son ami de Sciences Po, André, issue de la haute-bourgeoise. Ils sont français, d’ascendance juive, mais quelle importance, ma foi… pourtant depuis quelques décennies, l’antisémitisme est là, rampant dans la société française, accentué par l’affaire Dreyfus qui continue de diviser les français.


Pierre et Colette… C’est l’histoire d’un amour de jeunesse, intense, fou mais ambivalent. On se désire mais on se met des barrières, on s’aime mais on se fuit… Quand la Grande Guerre arrive, tout change. Colette est toute à ses études, à son désir de travailler en tant que médecin-biologiste, chercheuse à l’Institut Pasteur ; Pierre qui a vécu des horreurs sur les champs de bataille, qui a perdu son ami André, trouve le monde affreux.


Ils se marient mais ne consomment pas. Elle le soutient financièrement, croyant à ses écrits. Il la fuit physiquement. Etrange amour qui, néanmoins, persiste avec une candeur et des regrets par brassée de douze. 


Les chemins maritaux se séparent mais il reste une amitié, une correspondance, une franchise fraternelle qui étonne et détonne entre une femme et un homme. Un homme qui reste un mystère mais aussi celui vers qui on se tourne, confiante. Pierre n’est pas en reste ; il aime Colette et la soutient. 


Alors oui, la Seconde Guerre mondiale arrive. Drieu a basculé dans une certaine pensée socialiste-fasciste début des années 30, restant fidèle à son idée de fédération des peuples, de l’Europe contre les patries. Il arpente un chemin ardu, répréhensible pour ces anciens amis écrivains et artistes. C’est le salaud de service (Sartre voulait le voir fusillé à la Libération), le honni. L’ami de Otto (Abetz), rencontré au début de cette décennie, et sa visite du nouveau camp (Dachau au printemps 33) le condamne à une idéologie dangereuse.


Orengo ne décide de rien. Il nous livre la vie, les pensées, les actes, les doutes et les avis de Pierre Drieu La Rochelle et celles de Colette Jéramec en parallèle. 


A-t-il dénoncé des juifs ? Il semble que non ; en a-t-il sauvés ? oui.


L’histoire du sauvetage de Colette, arrêtée en 1943 avec ses deux enfants (de son troisième époux, frère de l’animateur Pierre Tchernia), et enfermée à Drancy, arrive dans le dernier quart du livre. Elle ne pense qu’à lui pour l’aider. Lui va intervenir et obtenir leur libération. Elle va bénéficier de sa protection jusqu’à la fin de l’Occupation. 


Est-il possible que lui, le collabo, ambigu avec ses idées fascistes, ait mis sa vie en jeu pour sauver la femme qu’il a aimée, la juive aux yeux de ses amis nazis ? 


Il semble qu’il n’ait pas réfléchi. Il a follement aimé Colette, elle a besoin de lui, il lui est attaché d’une manière étonnante. Il est là pour elle. Point barre.


Drieu qui n’a jamais été sûr de lui, qui a fui sa vie, son corps (et les femmes), les affiliations politiques, le monde littéraire et principalement sa propre existence, compromis, honni par les résistants, qui se suicide en 1945, a sauvé trois vies… Et qui en sauve une, sauve l’Humanité, non ?


Pourtant, Jean-Noël Orengo ne tranche pas et laisse le lecteur se faire sa propre opinion de cette histoire… Une rédemption ? Peut-être. Une volonté de suivre son cœur en s’oubliant soi-même ? Qui sait… 

Un roman qui ne laisse pas indifférent et qui peut épuiser le lecteur tant que le tourbillon des atermoiements de Drieu peut enivrer.


En reste un type atypique, loin d’être anodin, qui fascine par les méandres de sa pensée, ses interdits, ses blocages et ses ambiguïtés de pensée. 




Wednesday, 23 September 2026

Tant de neige et si peu de pain de Béatrice Wilmos - retour de lecture



Influencée par Stéph75005

Résumé :

Deux années de la vie de la poétesse Marina Tsvetaieva, 1919 et 1920, alors qu'en pleine guerre civile, elle est à Moscou avec ses deux filles, son mari combattant dans les armées blanches. Les difficultés matérielles - la Russie connaît alors une grande famine - la contraignent à laisser ses filles dans un orphelinat. La plus jeune, Irina, mal aimée et sans doute atteinte de troubles mentaux, y meurt de faim. Un drame qui pousse Marina Tsvetaeva à revenir sur sa vie passée pour essayer de comprendre comment elle en est arrivée à laisser mourir son enfant dans un orphelinat, alors qu'elle en avait sorti l'aînée, Alia, quelques semaines plus tôt.




Le contexte : 

Je pense que Stéph75005 a entendu mon podcast d’il y a une dizaine d’années sur « moi et la poésie »… car j’y parlé de Marina Tsvetaieva et mes lectures de « Insomnie », « Le Ciel brûle », Les arbres » ou encore le magnifique « Après la Russie »… Comment donc résister à cette proposition !?


Mon avis :

Béatrice Wilmos évoque la vie de Marina Tsvetaeva, poétesse russe, principalement lors de la Grande Guerre lorsqu’elle vit séparée de son époux, seule avec deux enfants. 


Parmi ses filles, elle a une préférence, on le sent vite. Alia est vive, Irina est différente, pleine de troubles comportementaux. Marina regrettera un jour cette inclinaison mais elle doit affronter le climat particulièrement compliqué de cette guerre et des soubresauts politiques russes. 


Ce texte a une poésie, une délicatesse, une douleur sourde, et le romanesque tragique qui sied aux grands destins et aux choix qui n’en sont pas vraiment.


A travers des mots, on sent la puissance de la vie, de celle de Marina à travers ses notes, ses poèmes, ses carnets et les bouleversements de son existence. Il y a de la tristesse insondable, de la flamboyante présence et du lyrisme dans les descriptions des grands espaces, des évènements majeurs de Marina, des coups de la vie.


Ce court roman est empli de poésie, de dureté, de sentiments révoltants ou qui pourraient l’être ; notamment au niveau du traitement entre les deux enfants. 


On découvre une femme, morte en 1941, complexe, fascinante, troublée, dans le tourbillon d’une vie, d’une époque, d’un pays.


J’ai été très émue à la fin du roman et je dois avouer avoir eu le cœur gros de quitter ces lignes.




Wednesday, 16 September 2026

Le diable rit avec nous de Xavier-Marie Bonnot - retour de lecture

 


Résumé :

Tout commence par une photographie retrouvée dans les affaires d’Émile, le grand-père du narrateur : trois légionnaires posent en Indochine, en 1949.
Cette image fissure une mémoire familiale jusque-là intacte. Émile est une figure admirée, un officier respecté, incarnation d’un héroïsme hérité des guerres du siècle.

En cherchant à identifier l’un des hommes de la photographie, le narrateur rencontre Charles Morin, Français engagé volontaire dans la Waffen-SS pendant la Seconde Guerre mondiale. Condamné à mort par contumace à la Libération, il échappe aux procès de l’épuration en s’engageant dans la Légion étrangère, dissimulant son passé en changeant de nom.



Le contexte : 

Comment louper un Bonnot !! C’est ma seule explication logique à cette sélection !


Mon avis :

Parce qu’un salaud n’est pas forcément né ainsi, Xavier-Marie Bonnot nous entraîne dans le dédale d’un esprit, d’une vie, d’une famille. 

Le narrateur nous parle de la sienne et celle d’un certain Charles Morin, qui a souvent croisé proche de sa lignée.

On alterne ainsi les époques, les lieux et fait avancer les pions le plus sûrement du monde.

Partant d’une vielle photographie de son grand-père Emile, prise en 1949 en Indochine à la France des années 2000, on passe de la Première à la Seconde Guerre mondiale… des guerres coloniales… entre Emile et ce fameux Charles, entre Indochine et Légion étrangère, et engagement avec la SS. 

Bonnot découpe son récit et en fait une fresque passionnante, foisonnante de vies, de moments historiques dans la petite histoire de personnes, de la perte d’un père qui marque à vie

Du Chemin des Dames à Marseille des années 20/30, de l’Indochine au front de l’Est et aux exactions, d’une guerre à l’autre, de la perte d’un empire à la folie humaine, Charles Morin nous parle de sa vie avec une sincérité brutale. Pourtant l’homme est instruit, intelligent, capable de distinguer le bien et le mal… il parle l’allemand et est très doué pour les mathématiques. Rien ne le prédestinait à prêter allégeance au IIIe Reich, au sein de la Waffen-SS, en tant que français engagé volontairement (LVF).

Ce roman met le lecteur face à lui-même, à la frontière de la complexité humaine, à ce mal qui, diaboliquement, trouble le raisonnement, à ce bien qui, parfois, n’est pas aussi beau qu’on le pensait.

Xavier-Marie Bonnot arrive à rendre particulièrement intime les soubresauts de la vie de ces hommes (et femmes), tout en nous prenant à témoin de ce que nous savons de l’Histoire, des horreurs perpétrées par la Waffen-SS (la 33, ici, la Charlemagne).

Connaissant les arcanes et les rouages du IIIe Reich, je n’ai pas été surprise par les références nazies, collaborationnistes et les petits arrangements avec le diable (qui est souvent bien séduisant).

Ce roman dénonce la quête de ses origines qui peuvent blesser et faire remonter des pans sombres d’un aïeul mais, également et principalement, ce silence sur la collaboration française.

Parce que la mémoire française a retenu la Résistance, l’Empire colonial idéalisé, mais des hommes comme Charles Morin ont existé, ont basculé dans la tuerie de masse, sous couvert de défendre la Patrie, un idéal (biaisé ou pas) ou des valeurs.

Chaque lecteur y verra ce qu’il voudra, aura son niveau de lecture selon sa propre histoire, ses connaissances sur le sujet (ceux qui découvriront la Division Charlemagne, les massacres en Indochine de part et d’autre, la collaboration, la montée des fascismes, etc.)

Pour ma part, ma mémoire française n’a jamais occulté le côté sombre, le côté dégueulasse. J’ai eu de la chance qu’on m’enseigne à ne jamais imaginer que les livres d’Histoire sont paroles d’Evangile… on le sait, l’Histoire est écrite par les vainqueurs, pour le bien d’un pays, d’un continent, d’une époque, de l’Humanité toute entière… 

On ne ment pas, on omet des choses çà et là. 

Ce n’est pas mentir, ni déformer, c’est oublier des détails (qui n’en sont pas !).

La force d’un être humain est d’être curieux, de chercher, de comparer, d’avoir un esprit critique, d’apprendre, de lire, de recouper et de se faire sa propre opinion.

D’autres apprendront sans se poser de questions, resteront dans leur pré-carré, et ne regarderont le monde d’avec des œillères.

A vous de voir dans quel camp vous déciderez d’appartenir… 


 

Saturday, 12 September 2026

En mémoire de la mémoire de Maria Stepanova - retour de lecture



Influencée par Liliane

Résumé :

À la mort de sa tante, Maria Stepanova tombe sur des photographies, des lettres, des journaux intimes. Ces vestiges d’un siècle de vie en Russie déclenchent chez elle un irrésistible besoin de retracer l’histoire des siens et celle de l’Europe depuis la fin du XIXe siècle, et de révéler les mensonges et les faux-fuyants. Mais comment faire émerger la vérité et retranscrire ce passé familial au sein de la grande histoire ? 



Le contexte : 

Photographie, Russie… mais comment vous faites pour savoir que je suis une grande passionnée de ces deux sujets !? On se demande bien ? ha ha ha !


Mon avis :

Ce roman (qui n’en est pas vraiment un !) parle de mémoire, de famille, de méfiance, d’intime, d’histoires et de traumatismes hérités ou choisis par chaque protagoniste.

Maria Stepanova a longuement pensé à ce texte dont la source plonge dans les anecdotes de feu sa mère.

Le point de départ est la mort de la tante Galia, chez elle, peu encline à faire confiance à la médecine de l’Etat… l’état… la Russie… 

Petit à petit, l’arc narratif nous parle de l’appartement, de vieilles photos, des livres, des archives papiers, des œuvres d’art, d’artistes croisés, de villes (Vienne, Berlin, Paris, mais aussi de villes russes et ukrainiennes), de cimetières… juifs… 

Parce que oui, la famille est juive…et dans ce portrait de familles, on assiste à tout un pan du XXe siècle… on suit telle personne sur les barricades de 1905, la Grande Guerre, l’arrière-grand-mère faisant ses études de médecine à Paris…

A travers des échanges épistolaires retranscrits, on assiste à la traversée d’un siècle, avec la discrétion la plus flamboyante mais feutrée… 

De la Seconde Guerre mondiale et ses nouvelles du front, à celles écrits pendant des travaux liés au secteur spatial, on sent, on vibre, et on hume la Russie, l’Union soviétique, la formalisation généralisée, le lissage mais avec une mémoire transmise, orale et écrite qui traverse les codes, les lois, et les règles strictes. 

Marie Stepanova nous entraîne à travers un amoncellement de choses, de livres, d’œuvres, d’artistes. On parle de Mandelstam, de Proust, de Woodman, de Salomon, de Nabokov, Rimbaud, Rembrandt, et consorts. On se perd dans l’histoire russe, on essaie d’assembler les morceaux et de trouver dans cet inventaire incroyable et fourmillant, un fil conducteur… celui d’une lignée.

En mémoire de la mémoire n’est pas un roman, c’est un essai, un document de transmission, sans fin mais avec une image finale qui vous explique que rien ne reste intact, tout change mais tout est immuable. 

Ce livre dense, intelligent, cultivé et très imagé qui grouille de choses, de gens, de bruits, de silences, d’évènements, de réflexions personnelles ou universelles, est un condensé d’une famille aux multiples facettes, jetée dans les méandres de l’Histoire. 

Une mémoire somme toute rusée car qui peut prétendre que tout est véridique ? tout est bien retranscrit ? ou que cela a été biaisé çà et là ? 



Le blog d'une ItemLiz Girl

Newsletters !

Les Archives