Monday, June 10, 2013

Oradour-Sur-Glane ou le devoir de mémoire

L’année prochaine, le 10 juin 2014, il y aura 70 ans. 

70 ans qu’une seule division (la tristement célèbre Das Reich composée de Waffen SS et de 14 alsaciens incorporés (13 « Malgré-nous » et un volontaire) fit 642 victimes dans un village du Limousin : Oradour-sur-Glane.

642 personnes : hommes, femmes et enfants. Massacrés par la Das Reich sur la route du repli depuis le Massif Central.

7 rescapés : une femme, un enfant, cinq hommes. Fin de l’histoire.

Quand on apprend cela à l’école ou ailleurs, on n’a du mal à réaliser que ces habitants, tranquilles, n’ayant rien fait de mal, puissent avoir été assassinés comme des animaux.

Mais quand on visite le lieu, on comprend vite l’horreur et l’indicible silence qui vous saisit vaut largement plus que toutes les images, photos et récits que vous pourrez consulter.

Alors, lorsque on apprend simultanément la mort de Heinz Barth (responsable du massacre, chef de section de la 3e compagnie du 1er bataillon du régiment blindé « Der Führer » ; il a été condamné à la prison à vie en 1983 lors d’un procès en ex-RDA, puis libéré en 1997 pour raisons de santé. Il fut étonné lors dudit procès il y ait eu « des survivants »…) le 6 août 2012 et, que quelques mois après, l’information d’un rachat par Walt Disney se dévoile, et qu’en sus, la question de l’entretien de tout ou partie des bâtiments se pose comme en avril dernier, notamment par la municipalité qui la justifie par la charge financière - dont 150 à 200 000 euros financés par l’Etat – comme raison à la possibilité de laisser le temps faire son œuvre : on se remet à penser à ses 642 personnes.

Après un procès à Bordeaux devant le Tribunal Militaire en 1953, la justice est loin d’avoir été rendue. Les bourreaux d’Oradour-sur-Glane meurent les uns après les autres et rien ne semble venir réparer ceci.
Cependant un procureur et un commissaire principal allemands, à Düsseldorf, enquêtent depuis de longs mois sur la reconstitution des évènements et essayent d’établir les responsabilités de chacun des hommes de la Das Reich

Je ne m’étendrai pas sur le contexte histoire de la Guerre Froide où de nombreux officiers de la Waffen-SS étaient alors protégés, pour des raisons strictement politiques, par leurs anciens alliés anglais et américains ; ni sur la controverse des « malgré-nous » qui a déchiré la population et notamment les relations entre le Limousin et l’Alsace, ni encore sur les positions prises par les divers partis politiques de l’époque.

Non, ceci n’est pas de mon ressort. Je ne m’insurgerai que sur le devoir de mémoire (encore et toujours). Je refuse d’abandonner les souvenirs, les monuments, les lieux et les actes passés sous prétexte qu’il faut « avancer » dans la vie. On peut avancer rapidement en gardant en mémoire ce qui fait que nous soyons là, libres de nos choix, de nos vies et de notre éducation.

Mes souvenirs et le poids du passé de ma famille (et de l’Histoire) ne m’ont jamais empêchés de me projeter dans le futur et d’envisager quelque chose de plus beau. L’idéalisme m’a été transmis comme un cadeau et le devoir de mémoire comme un trésor de guerre.

Je revendique ce devoir de mémoire. Du passé, il ne faut pas en faire table rase, mais s’en servit comme tremplin.

Il y a plein d’exemples dans l’Histoire récente qui nous prouve qu’oublier et ignorer n’aident pas à construire quelque chose de mieux, mais que l’Histoire est réellement un perpétuel recommencement. Le sachant, il devient plus facile d’affronter l’horreur quotidienne.



Pour en revenir à Oradour-sur-Glane…

J’ai grandi dans la région d’à côté (le Périgord) où la Das Reich est passée aussi et aurait pu fait subir un tel sort à n’importe quel petit village de mon canton. J’ai insisté pendant des années avant qu’une amie de ma grand-mère décide de m’y conduire. J’ai alors visité ce village-martyr à l’aube de mon adolescence.

Je ne peux m’empêcher d’imaginer l’outrage que ce serait si l’on abandonnait certaines maisons ou pans de maisons à la démolition naturelle.
Certains pourront ergoter que tout ceci coûte cher, que dans le contexte actuel et avec les technologies modernes, les images, les films et les témoignages audio valent largement quelques vieilles pierres sensibles au temps.

Je pense, justement, que les pierres demeurent plus réelles que n’importe quel témoignage.

Qu’une image est nettement plus forte qu’une parole.

J’ai, pour cela, en tête, deux images fortes : un insigne de Waffen-SS posé sur la table d’une cuisine avec un sourire satisfait et un numéro tatoué sur l’avant-bras d’un homme qui me sourit tristement mais fièrement.

Pour la première image, le sourire de cet homme reste gravé dans ma mémoire et je me refuse d’oublier sa façon de me toiser, moi, toute jeune adulte, et de me dire que finalement le « travail n’a pas été fini correctement ». Sa satisfaction envers cet insigne et ce qu’il représentait pour lui m’ont poussé à lui tenir tête et à lui dire doucement que « finalement le temps allait finir par le rattraper ». Il m’a regardée et m’a dit « Jeune fille, ce que nous avons fait ne sera jamais oublié. Jamais. Vous en êtes la preuve vivante. Et c’est là ma plus belle satisfaction ». J’ai frissonné intérieurement mais je n’ai pas tremblé. Pas devant lui.


Pour la deuxième image, j’ai longtemps regardé ce tatouage sans rien dire. Je savais ce qu’il représentait. Je savais pourquoi, comment et surtout où, cet homme que j’aimais beaucoup, l’avait eu. Je savais ce qu’il avait perdu là-bas. J’avais vu les lieux et j’ai senti le poids sur mes épaules. Il s’est passé des années avant qu’il ne m’en parle, un soir, sur un bord de trottoir. Je n’ai pas posé de questions car il n’y avait rien à dire de plus que ce qu’il me disait. J’ai lu ses mots après sa mort et, malgré tout le sens et l’horreur qu’ils décrivent, rien ne vaudra jamais ses chiffres sur son bras et sa joie de vivre. Il était la preuve vivante que l’insigne n’avait pas gagné la partie.

C’est ce devoir de mémoire que j’entends respecter. 


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